Rapport de la commission d’enquête sur les conséquences de la Covid 19 pour les enfants et les jeunes

Pendant plus de 3 mois, j’ai présidé la commission d’enquête pour mesurer et prévenir les effets de la crise de la covid-19 sur les enfants et la jeunesse, Nous avons réalisé plus de 80 heures d’auditions et 2 déplacements, dont un en Haute-Garonne. Nos travaux ont abouti à un rapport regroupant l’ensemble de nos constats et faisant 80 propositions, en tant que présidente je soutiens une grande majorité de ces propositions.

Vous pouvez lire ci dessous mon avant propos et la totalité du rapport est disponible sur le site de l’Assemblée Nationale  : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cecovidj/l15b3703_rapport-enquete

Avant-propos de la Présidente

La crise est un détonateur, un révélateur, un stimulateur. Elle nous a poussés à innover et à entreprendre. Elle a socialement désinhibé beaucoup d’entre nous, a assoupli des hiérarchies, et obligé chacun à prendre des initiatives. Partant d’une montagne de difficultés, la situation a aussi généré des sommes d’ingéniosité et de courage.

Sans panique ni déni, il nous faut prendre le parti des jeunes.

À l’Assemblée nationale, Marie-George Buffet, rapporteure, et moi-même, présidente, avons souhaité une commission d’enquête rigoureuse, implacable, qui puisse nous aider tous à mesurer mais aussi à prévenir les effets de cette crise sanitaire sur la jeunesse.

Nous avons donné la parole à une multitude de jeunes extrêmement différents les uns des autres, du squat au campus d’HEC, du bidonville à l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale), du jeune en milieu rural au jeune habitant un quartier prioritaire de la ville, et dans une fourchette d’âge la plus large possible. Tous, sans exception, ont apprécié d’avoir été écoutés, et pris en compte. Une soif d’être entendu qui en dit long sur leur sentiment d’être trop peu concertés sur les sujets qui les concernent. Et qui oblige chacun d’entre nous, adultes, parents, professionnels ou politiques, à reconsidérer les problématiques des jeunes, mais aussi leurs ressources, leurs talents, leurs idées et leur créativité. Afin qu’ils fassent eux-mêmes partie de la solution.

Les jeunes ne sont pas épargnés par le virus. Ils subissent très fortement la précarisation économique, l’isolement et une série de ruptures scolaires, affectives, psychologiques. Mais pour autant, cette crise violente que toutes les générations subissent est l’occasion de faire émerger la cause des jeunes. Entraide, fraternité, solidarité, ces mots parfois galvaudés ont repris tout leur sens à l’ère du Covid‑19. Les jeunes ont été propulsés en première ligne pour prêter main forte. Partout en France, ils ont accepté de prendre des risques pour être solidaires, avec leurs pairs, avec les personnes âgées, avec leurs voisins, pour aider les plus vulnérables à traverser cette crise. De la distribution alimentaire à la continuité pédagogique, en passant par des courses pour les plus fragiles ou la traduction des gestes barrières, les jeunes ont souvent pallié le manque criant de bénévoles, souvent âgés, ou le déficit en personnels, eux-mêmes touchés par le Covid-19. L’engagement associatif est une véritable solution qui donne du sens à leur vie, et leur permet de toucher aux réalités de la société qui les entoure.

Ces jeunes nous le disent et nous le redisent : la société, les médias, les adultes en général véhiculent une image négative et pessimiste de leur génération. Ils n’ont pas été contaminés par le virus, mais par la sinistrose. Le Covid-19 n’est pas le seul à leur avoir ravi leur insouciance déjà battue en brèche bien avant par les informations en continu, les attentats, la violence et la crise éco-climatique. À en écouter certains, ces jeunes n’ont plus aucun avenir.

Le Covid-19 a mis le doigt sur la grande pauvreté qui s’accentue depuis des années chez les jeunes et les touche au fur et à mesure que la société de consommation asphyxie toute autre aspiration. Le Gouvernement a pris la mesure de ces difficultés aggravées par la pandémie en prenant des mesures fortes qu’il déploie également dans son plan, « 1 jeune 1 solution » doté de 6,7 milliards d’euros. Alors que nous sortons de décennies de politiques publiques trop sourdes à la jeunesse, faisons-en sorte de ne plus perdre de vue tous ceux que la crise a enfin rendu visibles. C’est ce que nous pourrions appeler « l’opportunité » de cette crise : elle a obligé les décideurs et l’administration à scruter de très près les réalités du terrain.

Après plus de 80 heures d’auditions, les constats sont alarmants :

– plus de 50 % des jeunes sont inquiets sur leur santé mentale ;

– 30 % des jeunes ont renoncé à l’accès aux soins pendant le Covid-19 faute de moyens ;

– 700 000 jeunes vont faire leur entrée sur le marché du travail ; ils vont rejoindre les 600 000 jeunes déjà au chômage en France. C’est le plus fort contingent en Europe : 21,2 % des jeunes de 18 à 25 ans sont au chômage en France ;

– 38 % de jeunes travaillent dans le cadre d’un contrat précaire, soit sans contrat, en CDD ou en auto-entreprenariat ;

– un jeune sur six a arrêté ses études après la crise ;

– 43 % des non diplômés n’ont pas accès à internet ;

– 38 % de jeunes travaillent dans le cadre d’un contrat précaire, soit sans contrat, en CDD ou en auto-entreprenariat.

Bien évidemment, ces chiffres et surtout les réalités qu’elles recèlent n’atteignent pas le degré de gravité des conséquences de la pandémie dans certaines régions du monde. L’Unicef estime en effet que 6,7 millions d’enfants supplémentaires de moins de cinq ans, principalement en Afrique subsaharienne et en Asie du sud, souffriront de malnutrition et donc d’émaciation. Parmi eux, 10 000 en mourront chaque mois. Le rapport reviendra également sur la déscolarisation dans les pays à faibles revenus, spécialement celle des filles avec sa cohorte de conséquences en terme de travail infantile et de mariages précoces. Les effets de cette situation seront visibles à long terme jusque chez nous. Dans notre pays et concernant notre jeunesse, nous avons, en tout état de cause, des leviers pour transformer une épreuve en opportunité. La condition étant un accompagnement sans faille des adultes.

Quatre mois d’auditions, de rencontres, de discussions. Quatre mois d’histoires touchantes, bouleversantes, éprouvantes. Quatre mois pour mettre en lumière la parole d’une jeunesse souvent forte et engagée, qui, malgré les difficultés, les incertitudes et l’instabilité, tient debout tant bien que mal. Elle fourmille de solutions pour construire le monde de demain. Dans ce contexte de crise multiforme, c’est délibérément par le prisme du novateur et du constructif qu’il faut aborder un certain nombre de thématiques. Cette jeunesse demandait d’abord à être entendue. C’est chose faite avec cette commission, même si nous ne prétendons pas en avoir une parole exhaustive. Désormais, cette jeunesse demande à pouvoir agir, contribuer et participer aux politiques publiques d’aujourd’hui et de demain. Non seulement la voix des jeunes est indispensable dans la défense de leurs droits, mais leur regard sur la société est également fondamental. On ne résout pas un problème sans écouter ceux qui le subissent, sans associer étroitement les jeunes aux décisions grâce notamment au mouvement des Civic Tech pour une démocratie numérique.

1.   La santé psychique des jeunes

L’engagement de la jeunesse pendant le confinement ne doit pas occulter l’immense précarité et la détresse engendrées par cette crise, conjuguées à l’angoisse d’un horizon professionnel engorgé. Et si la commission a entendu de « belles histoires de jeunes », tous n’ont pas eu la chance d’être aidés par un proche ou un contact de confiance.

Si certains ont eu l’opportunité de s’engager, d’autres sont tombés en état de sidération parfois prolongé. Déprimés, désabusés par le monde, certains de ces jeunes ont totalement délaissé leur implication sociale et civique.

Les effets délétères du Covid-19 et du confinement sur un grand nombre de jeunes sont bien là : décompensations, tentatives de suicide, désespoirs en tous genres. Le ressenti d’un empêchement supplémentaire à vivre le présent, comme avant-goût angoissant de l’avenir qui se profile : situation écologique et économique désastreuse, terrorisme, géopolitique tendue, etc.

Témoignages de jeunes :

« Aujourd’hui, pour en parler autour de nous, les jeunes de 20 ans sont au bord de la déprime généralisée : les perspectives d’avenir sont toutes remises en question, et pourtant les modalités de parcours et d’exigence ne changent pas, les relations sociales sont « interdites » et le sentiment de culpabilité est omniprésent. Nous restons persuadés que les jeunes sont, dans leur grande majorité, responsables et conscients des enjeux de la pandémie et que la culpabilisation permanente par les discours politiques et médiatiques est contre-productive et presque malsaine : comment peut-on parler « d’éthique » (à propos du « seul confinement des personnes âgées ») lorsque seuls les jeunes étudiants sont, dans les faits, confinés ? Plus largement, nous pensons que soutenir psychologiquement les jeunes, et tous les jeunes (gratuité / démultiplication des centres d’aides), serait bénéfique d’un point de vue productiviste : l’absence de relations sociales, le mal-être et le stress permanent face aux perspectives d’avenir bloquent les jeunes, leur font perdre confiance en eux et dans les institutions. Il faut que les jeunes puissent mettre des mots sur cette période plus que compliquée pour eux, mais aussi pour leurs proches. Il ne faut pas revenir « comme avant » comme si de rien n’était. Le soutien psychologique permettrait d’améliorer et de maximiser la productivité des jeunes, et aussi de les faire renouer avec leurs institutions : un tout qui ne pourrait être que positif pour notre pays »

« Nos expériences nous font affirmer qu’il faut développer l’aide psychologique pour les jeunes. Notamment en mettant en relation les administrations, les professeurs et les élèves, qui souvent, osent s’adresser à eux, avec des dispositifs comme les Missions Locales ou les Maisons de Jeunesse pour que l’offre soit connue de tous et accessible. La gratuité est primordiale : tous les jeunes n’ont pas les moyens de se faire aider, la survie alimentaire ou le logement sont prioritaires, pourtant la stabilité psychologique est essentielle »

À cet égard, 1 600 référents supplémentaires ont été créés dans les CROUS qui quotidiennement travaillent à éviter l’isolement des étudiants et à détecter les situations de mal-être. C’est un premier pas qui en appelle beaucoup d’autres afin que nul ne se sente plus isolé dans l’univers estudiantin. Le Premier ministre a également annoncé le recrutement de psychologues et d’assistantes sociales.

Malheureusement la psychiatrie, très affaiblie dans notre système de santé, n’est pas prête aujourd’hui pour répondre à l’afflux des jeunes en souffrance. Quant au volet prévention, il est encore embryonnaire dans notre pays. De plus en plus de petits groupes d’étudiants pratiquent la méditation par visioconférence. Une façon efficace de combattre le stress, d’échanger sur les difficultés ressenties, et de se serrer les coudes.

Témoignage :

« Apprendre à se poser, à réfléchir, à ressentir et analyser ses émotions, savoir prendre du recul, cultiver de belles valeurs telles que la bienveillance, l’amour, la compassion, l’empathie, la patience, la générosité, la tolérance… et développer encore plus de joie, de créativité, de liberté… à travers la méditation est pour moi, l’un des plus beaux cadeaux que l’on puisse offrir à un enfant pour qu’il devienne un adulte heureux ! »

La santé psychique des jeunes de moins de dix ans est encore plus complexe. Les pédopsychiatres constatent des situations variables. Les enfants ne sont pas tous en mesure de comprendre ce qui est en jeu. Selon l’immaturité, la mort elle-même est un concept relativement abstrait ; mais ils sont les « éponges » de parents anxieux.

Enfin, il est estimé par les pédopsychiatres entendus qu’un tiers des jeunes vont bien. Ils ont bénéficié du temps de confinement pour prendre ou reprendre goût à la vie au sein de la cellule familiale, même dans un espace réduit. La commission a recueilli la parole d’un certain nombre d’entre eux, notamment collégiens de quartiers prioritaires, qui ont apprécié ce temps familial privilégié. Dans ce cas, la famille a pu rejouer le rôle protecteur et nourricier qui lui est dévolu.

Le rapport reviendra plus largement sur cette question et formulera un certain nombre de recommandations à ce sujet, notamment sur la pédopsychiatrie.

2.   La jeunesse frappée par la pauvreté

La pandémie a révélé la grande pauvreté qui se répand chez les jeunes depuis vingt ans. Entre 2002 et 2018, le taux de pauvreté des 18-29 ans a déjà progressé de plus de 50 %. Les chiffres sont accablants.

Trois millions d’enfants, soit un sur cinq, vivent sous le seuil de pauvreté en France. 31 000 enfants sont sans domicile fixe. Entre 8 000 et 10 000 enfants habitent dans des bidonvilles. La moitié des 5 millions de pauvres a moins de 30 ans et selon le témoignage du secrétaire général des Restos du cœur, la moitié des personnes que l’association aide ont moins de 25 ans, et 40 % d’entre eux sont mineurs.

La crise a fragilisé des jeunes déjà vulnérables, en particulier les décrocheurs, les jeunes ruraux, les femmes et les ultra-marins. Pour la plupart sans qualification, ni réseau, issus de familles elles-mêmes en difficulté, ils passent souvent sous les radars des aides et des mesures d’accompagnement de l’État.

La crise a permis de lever de véritables élans de solidarité à travers le pays et notamment à Toulouse.

Sandrine Mörch, présidente : « J’ai eu la chance de participer à cet élan de solidarité qui s’est mis en place dès les premiers jours du confinement. Une chaîne inédite, avec des coopérations jusque-là impensables, entre des acteurs de champs différents. J’ai donc été aux côtés des habitants eux-mêmes, des associations locales et départementales, j’ai rapidement fait le lien entre le terrain et la Préfecture de la Haute-Garonne. J’ai de nouveau constaté la grande implication, quasi quotidienne, des acteurs sociaux, y compris des toutes petites associations, souvent inconnues des services de l’État mais pourtant bien présentes sur le terrain. Présente aux côtés de ces acteurs, j’y ai rencontré des jeunes très actifs et impliqués dans cette urgence au quotidien. Ils distribuaient des colis alimentaires, ils assuraient la continuité pédagogique, ils faisaient de l’aide aux devoirs, ils traduisaient lors dans des maraudes sanitaires, etc. Ils étaient jeunes chômeurs, étudiants, jeunes travailleurs, jeunes volontaires en service civique. Ils habitaient en campagne, en ville, sur des bidonvilles, dans les quartiers populaires. Ils étaient jeunes, ils étaient là, et œuvraient sans calcul et avec empathie, en ayant accepté de prendre des risques, de modifier leurs missions, leurs quotidiens pour s’adapter aux besoins et aux urgences du moment. »

Les habitants eux-mêmes ont pris leur destin en main à la faveur de la crise, notamment ceux des bidonvilles autour de Toulouse.

Sandrine Mörch, présidente : « Une nouvelle tranche de vie de jeunes « héros du quotidien » amenés à jouer un rôle nouveau, assumer de nouvelles responsabilités, avec des engagements inédits. Si certains étaient déjà engagés auparavant dans l’action sociale ou associative, d’autres ont découvert un nouvel univers, celui de la solidarité, avec tout ce qu’il comporte : son lot de stress, d’imprévus, de tensions mais aussi de bonnes surprises, des rencontres furtives et inattendues. Ces jeunes y ont appris de nouvelles choses, à commencer par la gestion de crise, tout en apportant leur pierre à l’édifice : certains étaient polyglottes – très utile pour les traductions sur leurs propres campements –, d’autres étaient plus débrouillards, plus disponibles, plus introduits dans les communautés à qui il fallait porter secours. Ils ont chacune et chacun révélé des qualités humaines et professionnelles inédites, des talents cachés, insoupçonnés et insoupçonnables. Ils ont permis de rapprocher des catégories socio-professionnelles qui ne se parlaient ni ne se connaissaient, et même d’inverser les rôles. Ils sont devenus les « sésame ouvre-toi » de toute une série de lieux « fermés » ou « repliés » sur eux-mêmes : bidonvilles, squats, hôtels sociaux, fins fonds des QPV. Ces jeunes qui d’un coup, ont tordu le cou à certains préjugés dont ils sont souvent victimes. Des jeunes qui se sont pris en main et ont mis la main à la pâte pour aider les autres, contribuant aux nombreuses chaînes de solidarités qui naissaient de part et d’autre ».

Face à cette pauvreté aggravée par la crise, le Gouvernement a débloqué des moyens financiers conséquents.

Ainsi plusieurs aides d’urgence ont été versées aux jeunes pour qu’ils puissent se loger et se nourrir. Depuis la rentrée dernière, les étudiants peuvent par exemple profiter de repas universitaires à 1 euro.

Et la lutte contre la pauvreté des jeunes ne se passera pas de l’implication des chefs d’entreprise pour les employer. Ainsi des primes exceptionnelles ont été octroyées aux entreprises pour soutenir l’embauche des jeunes et permettre leur insertion sur le marché du travail. Le nombre d’apprentis a battu un nouveau record cette année malgré la crise pour atteindre près de 420 000 contrats signés.

Les mesures du Gouvernement reposent sur l’idée simple qu’aucun jeune ne doit être empêché de s’engager dans une démarche de formation ou de parcours vers l’emploi faute de ressources financières. Ainsi, le Gouvernement a augmenté les moyens financiers alloués aux missions locales pour permettre une hausse du nombre d’entrées en garantie jeunes. La ministre du Travail Mme Élisabeth Borne a déjà annoncé le doublement du nombre de bénéficiaires de la garantie jeune en 2021 pour atteindre 200 000 places. Conformément à la philosophie du revenu de solidarité active (RSA), les bénéficiaires reçoivent une rémunération s’ils suivent des périodes de formation, des mises en situation en milieu professionnel ou bien même un accompagnement social et professionnel. Il s’agira d’entamer une réflexion au sein de l’Assemblée nationale avec le Gouvernement pour pousser encore plus loin le dispositif, dont la qualité est saluée par l’ensemble des acteurs de terrain.

Le rapport reviendra plus largement sur l’ensemble des aides et des dispositifs que le Gouvernement a pu prendre pour soutenir la jeunesse.

3.   Le confinement dans des logements insalubres

À l’occasion de ses déplacements sur le territoire national, la commission d’enquête s’est enquis des conditions de logement des populations les plus précaires au moment où chacun était assigné à son domicile. Jamais la taille et les conditions du logement n’ont été aussi déterminantes pour le bien-être ou simplement pour la survie de la famille que pendant le premier confinement. Et habiter un hôtel social, c’est la certitude pour les enfants de ne pas avoir accès aux droits, et singulièrement le droit à l’éducation.

Les hôtels dits « sociaux » sont un exemple d’habitats précaires en France. À la suite de sa visite, la présidente a reçu un courrier d’une habitante de ces lieux qui consomment énormément d’argent public et qui rendent pourtant un service indigne de notre pays.

« Pourquoi cette action de l’État, qui à la base est salutaire, finit par se dévoyer bien souvent ? Pour répondre à cette interrogation, nous vous invitons, mesdames et messieurs, à porter en plus de vos masques, des gilets de protection, des chaussures confortables (pour les escaliers), des vêtements très chauds, et ne pas oublier de bien vous enduire tout le corps d’une crème anti-bestioles, pour nous suivre dans l’univers des enfants vivant en hôtel social…

« Les bagarres et autres formes de violence, les actes de vandalisme, le trafic et la consommation de stupéfiants, la manipulation d’armes, les interventions policières, etc. sont le vécu quotidien de ces enfants. Interrogez des enfants vivant en hôtel social sur la vie dans ces endroits, ils vous rapporteront des faits dignes de séquences de films d’horreur. Au-delà de l’insalubrité et la promiscuité du cadre de vie, l’insécurité permanente et la peur qui en découle restent les éléments les plus traumatisants pour ces enfants. »

Les personnes mises à l’abri sont bien conscientes que l’État ne joue pas là son rôle de contrôle de ses structures consommatrices d’argent public.

« Sauf erreur de notre part, nous ne croyons pas qu’il existe des dispositifs de contrôle des conditions d’hébergement dans les hôtels ; encore moins des moyens de pression sur ces hôteliers et structures d’accueil auprès desquels l’État engage d’importantes sommes d’argent pour garantir un minimum de bien-être à ces enfants. Au cas où ils existeraient, nous regrettons que leur application ne soit effective… Quand on voit l’insalubrité, le manque d’entretien, la vétusté ou le manque d’équipements de base (chauffage, ascenseurs, éclairage…), l’invasion de bestioles et j’en passe ; on ne peut que se demander si l’État exerce un droit de regard sur ces endroits ou en déduire tout simplement que c’est une volonté de ne s’en tenir qu’à la mise à l’abri. »

Il a été indiqué à la commission d’enquête que des travaux sur le sujet de l’accueil des mineurs isolés dans les hôtels sociaux ont été engagés à la demande de M. Adrien Taquet, secrétaire d’État en charge de l’enfance et des familles.

4.   Des dispositifs ambitieux auxquels les jeunes n’ont pas recours

À quoi sert-il que nous votions des lois, que nous construisions des dispositifs d’aides aux plus fragiles, si ceux-là même qui doivent en bénéficier n’y ont pas recours ? Cette question a longtemps été un angle mort des politiques publiques.

Et même s’il y a un regain d’intérêt de la part des pouvoirs publics depuis quelques années :

  • 23 % des jeunes déclaraient toujours ne pas avoir bénéficié de dispositifs, allocations, droits, aides ou tarifs sociaux auxquels ils auraient eu droit : une part en progression depuis 2016 (+ 5 points).
  • Une part plus importante encore de jeunes (32 %) ne savaient pas s’ils avaient été en situation de non-recours au cours des 12 derniers mois ([1]).

Les jeunes sont les premières victimes de la complexité de l’administration qu’ils côtoient souvent pour la première fois. Les jeunes ne sont pas les seuls à ne pas connaître les droits et les services auxquels ils peuvent prétendre. Il n’est d’ailleurs pas rare que les accompagnateurs et les éducateurs ne les connaissent pas eux-mêmes face à un enchevêtrement de dispositifs incompréhensibles. Il ne faut pas non plus oublier l’auto censure de certains jeunes face aux lourdeurs des démarches et la honte ressentie face à la dépendance de ces aides. Dans cette société qui prône la réussite et le succès solitaire de l’individu, la demande d’une aide peut être vue comme un échec. Alors que cette crise sanitaire a manifestement accru l’isolement des jeunes et leur précarité, la simplification de la gouvernance, des démarches et le renforcement de l’accompagnement des jeunes qui en ont besoin, s’avèrent une priorité. Encore faut-il les connaître et aller à leur rencontre en renouvelant notamment nos modes de communication grâce aux outils numériques.

À cet égard, avec plus de 400 000 visiteurs depuis le début de son lancement, la plateforme « 1 jeune 1 solution », portail numérique recensant les offres et demandes de formation et d’emploi, assure une mise en relation des jeunes et des entreprises. Elle permet de mettre en relation un jeune avec un conseiller, de demander un accompagnement. Elle propose aux entreprises de déposer une offre, de valoriser et partager des initiatives en faveur de l’insertion professionnelle des jeunes.

5.   L’éducation des enfants et des jeunes, un défi relevé malgré un décrochage scolaire non négligeable

Le rapport revient bien évidemment sur les problématiques liées à la continuité pédagogique et sur les difficultés générées par la fracture numérique. Mais de l’adversité sont nés de nouveaux usages : tout d’abord, le fait de réussir à mettre autour d’une même table l’Éducation nationale et les associations. Le premier confinement a poussé les uns et les autres à mettre leurs connaissances et leurs pratiques en commun, notamment pour repérer, rattraper et aider les décrocheurs.

C’est une des réussites qu’il est nécessaire de valoriser et pérenniser. En effet, il ne s’agit pas qu’une fois la crise terminée, tout redevienne comme avant.

Plus largement, le Gouvernement a, dès 2017, pris un certain nombre de mesures qui ont permis de mieux appréhender la crise et d’endiguer la catastrophe.

Les vacances apprenantes ont été une chance pour assurer une continuité pédagogique durant un été inédit qui marquera longtemps les esprits. C’est l’un des legs positifs de cette période. Pour mettre en place les vacances apprenantes, le Gouvernement a débloqué 200 millions d’euros en faveur des collectivités locales et des associations.

Les cités éducatives, embryonnaires avant la crise, se sont magnifiquement déployées pendant le premier confinement. En provoquant très rapidement la mise en lien des associations et des écoles et collèges, elles ont réellement pu mener un travail extrêmement efficace auprès des jeunes et prévenir un décrochage qui aurait pu être beaucoup plus important. Il conviendra de les systématiser. En effet, organiser des alliances dans et hors de l’école permet d’appréhender l’enfant dans toutes ses dimensions. Les adultes ont ainsi pu très vite identifier les problématiques sociales et liées au numérique. Il s’agit d’un écosystème qui fait converger à la fois des acteurs qui connaissaient bien les enfants et des financements immédiatement mobilisables puisqu’antérieurs à la crise.

Ainsi, les aspects positifs de cette crise ne sont pas négligeables. Isolés pendant le confinement, nombreux sont ceux qui se sont rendu compte de l’importance du contact humain, des liens sociaux, des rapports avec les camarades de classe, du rôle de l’école. Les manques générés par la crise auront là aussi été un révélateur. Le 11 mai, la majorité des enfants étaient contents de retourner à l’école.

Les élèves ont réussi à développer leur autonomie, à travailler et à bénéficier plus que d’autres de ce mode d’enseignement. Pour autant on ne peut pas ignorer le nombre de décrocheurs scolaires provoqué par la crise. Le rapport donne quelques chiffres à ce sujet, forcément partiels, concernant notamment les départements d’Outre-mer et plus particulièrement la Guadeloupe et la Martinique.

La lutte contre le décrochage doit être menée à tous les niveaux. Le raccrochage à l’école, ce n’est pas seulement et ce n’est pas prioritairement une question de maintien de continuité pédagogique. C’est aussi et avant tout une histoire affective, relationnelle, de liens, de motivations, de bien-être, qu’il est important de pouvoir restaurer. Depuis la rentrée, nous sommes confrontés à de plus en plus d’enfants et adolescents qui, s’ils ne sont pas en situation de décrochage, sont en situation d’évitement de l’école ou de refus ponctuel. Il s’agit par ailleurs d’enfants qui, jusqu’à présent, n’étaient pas nécessairement en difficulté d’accroche avec l’école.

La « génération sacrifiée » se constate depuis longtemps parmi les décrocheurs. Discriminés, accusés d’être la cause de leur échec, maltraités par le système, alors que l’échec scolaire est avant tout l’échec du système. Ils ont plus que jamais besoin d’un cadre stable et qu’on les aide à reconstruire leur image d’eux-mêmes. Par ailleurs, l’Éducation nationale doit impérativement s’ouvrir au monde de l’entreprise.

Pour ces jeunes, il faut également réfléchir à des outils adaptés, sur tous les territoires. Un certain nombre de jeunes risquent encore de décrocher et il est nécessaire de les accompagner aussi psychologiquement dans cette période d’instabilité, d’anxiété et d’enfermement.

Les enfants de familles confinées dans les hôtels sociaux du département ont particulièrement souffert de cet abandon, et de l’isolement qui en a découlé. Avec l’aide d’une travailleuse sociale particulièrement investie, et devant la détresse des parents déjà extrêmement précaires, une maman, elle-même hébergée, a organisé du soutien scolaire auprès des enfants résidants dans l’hôtel. Son témoignage est édifiant.

« En outre, le droit à l’éducation est l’un des droits fondamentaux de l’enfant. La France œuvre à ce que chaque enfant aille à l’école indépendamment de sa situation ou celle de ses parents, en rendant l’école obligatoire de 3 à 16 ans. Nous voulons saluer haut et fort cette initiative. Mais encore une fois, là où cette action est dévoyée, c’est dans sa mise en œuvre. Pour nous qui côtoyons au quotidien cette frange de la population scolaire vivant en hôtel social, nous pensons qu’il reste encore beaucoup à faire au niveau de ces milliers d’enfants et surtout ceux de familles allophones, analphabètes ou très peu instruites, qui débarquent dans l’inconnu avec ce gros handicap de la barrière du capital culturel et de la langue, dans un système méritocratique. Les dispositifs existants en la matière tels que la CASNAV, les UP2EA, etc. ont leurs compétences et places, certes, mais restent insuffisants. De toute évidence, bon nombre de ces enfants s’accrochent au système et finissent par décrocher à leur corps défendant. »

Pour faire face à ces situations qui peuvent se révéler explosives, le Gouvernement envisage de lancer une mission relative à l’accès à l’école pour tous. Ce sera l’occasion de chercher chaque enfant, dans chaque parcelle du territoire national, hexagonal et outre-mer, afin qu’il puisse bénéficier de son droit à l’éducation et à l’instruction qui lui est formellement garanti par nos lois et principes.

6.   Changer de discours sur les jeunes

« Générations sacrifiées », « Les ados dépressifs », « Nos jeunes seraient devenus vieux en quelques mois ! » : attention à la parole publique adulte et au signal politique et médiatique adressé aux jeunes. Les slogans encourageants sont rares. Les messages envoyés aux jeunes au début de la crise n’ont pas été les bons, provoquant un sentiment de culpabilité. Pour les aider à transformer leur inquiétude en engagement, il est nécessaire de leur parler plus souvent par le biais de nouveau vecteur de communication, notamment à travers les influenceurs qu’ils suivent – le Président de la République l’a fait le 4 décembre dernier sur un média dédié – mais surtout de les écouter afin d’instaurer ou de restaurer la confiance. Comment les jeunes pourraient-ils avoir confiance en eux si les adultes ne leur font pas suffisamment confiance ?

Conclusion

Il n’est pas question ici de réinventer des solutions maintes fois proposées par l’ensemble des acteurs de terrain qui se sont mobilisés pendant la crise pour accompagner notre jeunesse. Aujourd’hui, il s’agit d’abord de la respecter, puis surtout de l’écouter, de la valoriser et de lui donner les moyens d’actionner ses propres leviers. Le débat sur leur avenir ne peut pas se faire sans eux. Eux-mêmes font partie de la solution, avec les convictions fortes qui les animent. Notre jeunesse n’a pas peur de s’engager et la frustration de ne pas être à la manœuvre s’est exacerbée pendant la crise.

Pas question non plus de tomber dans le misérabilisme. Les jeunes « sortent » de cette crise plus dépendants aux écrans, plus pauvres, plus déprimés, mais ils en sortent vivants, plus visibles et mieux pris en compte. Certains se recroquevillent, légitimement effrayés par la crise économique, d’autres décident de courir le risque de lancer une nouvelle activité, de chercher un emploi porteur de sens. Ce virus les oblige à se projeter et à définir dans quel monde ils voudront atterrir, même s’il empêche l’action présente. Ce virus a le mérite de replacer l’enfant et le jeune au cœur de nos politiques publiques, de privilégier une méthode horizontale et de nous appuyer sur les acteurs dans les territoires. Ces bonnes pratiques doivent maintenant être pérennisées dans nos politiques structurelles.

En mobilisant des sommes colossales pour la jeunesse, l’action du Gouvernement a incontestablement pris un nouveau tournant depuis la crise sanitaire. À nous parents, associations, administrations, collectivités, élus et ensemble des acteurs sur le terrain, de conjuguer nos forces pour accompagner chaque jeune vers sa solution. Et aujourd’hui plus qu’hier nous devons écouter les mots de Wilson Churchill pour construire une politique de jeunesse ambitieuse : « Un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité, un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté ».

Pour lire le rapport complet : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cecovidj/l15b3703_rapport-enquete

Pin It on Pinterest