Le Tour au pied des tours: « J’aimerais qu’on réussisse ce pari pour montrer que, malgré ce qu’on peut entendre, notre quartier est beau et que ses habitants sont géniaux. »

Alors que Toulouse se bat pour avoir une étape du Tour de France en 2019 ou 2020, l’association Média-Pitchounes se bat pour que cette étape se fasse à Bagatelle, quartier populaire de la ville.

Étant personnellement très attachée à cette association, à ce projet et aux jeunes de ce quartier, j’ai demandé à ce qu’une interview de Laurent Girard, directeur de l’association et de Hayet, jeune fille membre de l’association depuis 8 ans, soit réalisée.

Comment vous est venue l’idée de faire passer le Tour de France à Bagatelle ?

Laurent: C’est venu bêtement, je regardais le Tour de France avec les jeunes de l’association et je les entendais dire que c’est un « sport de vieux ». Pour moi qui adore le vélo, j’étais déçu qu’ils puissent penser ça, alors je leur ai promis que je les y emmènerai afin qu’ils changent d’avis. En 2009, nous avons été accrédités sur le Tour et ils ont adoré. Depuis c’est devenu un rituel, nous  y partons chaque année et même si depuis 2009 plusieurs générations se sont succédées, l’engouement est toujours le même. L’idée de voir le Tour passer à Bagatelle a commencé à germer quand on s’est rendu compte que le vélo n’était pas un sport que les jeunes des quartiers ont l’habitude de faire, que ce n’est pas une activité vers laquelle ils se dirigent automatiquement alors qu’au final, lorsqu’ils sont plongés dedans, ils y adhèrent très vite. Un jour, une jeune fille de l’association nous a dit « et pourquoi il passe jamais chez nous ? » et l’idée était lancée. Depuis, elle se transmet dans l’association et les plus âgés qui ont vu le projet naitre et qui l’ont porté, disent au plus jeunes de ne rien lâcher.

Pourquoi ça vous tient autant à coeur ? 

Laurent: D’abord parce que c’est un projet dont les jeunes ont envie mais aussi dont le quartier a envie. Je souhaite valoriser ce quartier, qu’on montre à ces jeunes et à leurs familles qu’ils sont toulousains et que la ville n’a pas honte de les montrer et de les mettre à l’honneur. Nos quartiers font la une des journaux souvent pour de mauvaises raisons, ce qui s’y passe de bien est rarement montré. Le Tour de France pourrait permettre, non pas d’effacer tous les problèmes qu’il peut y avoir, mais de prouver que les quartiers ce n’est pas que ça. Ça nous tient aussi à coeur d’être les premiers parce que ce projet on le porte depuis longtemps, la famille du Tour du France, elle est déjà persuadée que si l’étape passe à Toulouse, ce sera à Bagatelle. Notre objectif c’est d’ouvrir la voie pour que chaque année une étape se fasse dans un quartier populaire, peu importe la ville.

Hayet: Je fais partie de l’association depuis 8 ans et j’ai 16 ans, le « tour au pied des tours » c’est la moitié de ma vie. Je ne connaissais rien au vélo et je l’ai découvert à l’âge de 8 ans lorsqu’on m’a emmené au Tour de France. Les jeunes, et surtout ceux de chez nous, ne se rendent pas compte que le Tour c’est une grosse machine, c’est un grand spectacle, c’est comme un cirque ambulant, qu’il y a pleins de choses à voir et pleins de gens à rencontrer. Le projet est important car il me permettrait de leur montrer ça, de leur faire vivre ça. Chaque année, quand je rentre du Tour, je bourre le crâne de ma famille et de mon entourage avec mes histoires et mes souvenirs, du coup ça les fait rêver. Mon père qui suit le Tour à la télé et qui me pousse à y partir chaque année, il adorerait qu’il passe en bas de notre tour. L’association est connue dans le quartier, on a organisé la fête du tour avec plusieurs autres associations et on se rend compte qu’en fait nos voisins, nos amis, nos parents rêvent d’y participer, une pétition avait même été signée. Au final, au delà de Média-Pitchounes, c’est tout le quartier qui tient à ce projet.

Quelles difficultés rencontrez-vous pour ce projet ? 

Laurent: Au niveau du Tour de France, aucune. Vous savez, c’est une grande famille et ça fait 9 ans que les pitchounes en font partie. Comme je le disais, pour le Tour, c’est presque acté. La principale difficulté c’est avec certains politiques qui ne nous écoutent même pas et qui n’ont pas envie de franchir le pas. Ils nous parlent souvent de problème de sécurité ou d’image mais j’aimerais qu’ils viennent devant nos jeunes, qui sont chaque année volontaires pour le Tour de France, et devant leurs familles qui en rêvent pour leur dire qu’ils ne sont pas montrables. Le quartier fait partie intégrante de la ville, je ne vois pas pourquoi y faire passer une étape du tour de France n’est pas envisageable. Nous sommes tous toulousains que je sache…

Hayet: Grâce à ce projet, nous avons rencontré beaucoup de personnalités politiques, qu’elles soient nationales ou locales. Que les personnalités nationales comme les ministres soient réticents au projet parce qu’ils ne connaissent pas notre quartier, je peux comprendre, on leur explique le projet et on tente de les convaincre. Mais que certaines personnalités politiques locales, qui nous connaissent, soient  réticents ou qu’ils ne s’y intéressent même pas, ça me fait mal au coeur et c’est frustrant. Toulouse est une très belle ville mais il n’y en a pas que pour le Capitole. J’aimerais qu’on réussisse ce pari pour montrer que, malgré ce qu’on peut entendre, notre quartier est beau et que ses habitants sont géniaux.

Sandrine Mörch dans tout ça ? 

Laurent: On ne la connait pas depuis longtemps mais elle nous a soutenu très vite. Elle est dans la même lignée que nous, montrer que la ville de Toulouse est belle partout. C’est un véritable appui car on a besoin de pousser certains politiques à nous écouter et le fait qu’elle ait compris notre démarche aussi vite et qu’elle la partage, ça nous aide beaucoup. Ce qui est vraiment bien c’est qu’elle le fait de manière totalement désintéressée, c’est à dire qu’elle n’a pas envie de se mettre en avant, d’ailleurs elle a beaucoup travaillé dans l’ombre sur ce projet, mais elle a envie de mettre en avant nos jeunes. Au final, que l’étape passe au Capitole ou à Bagatelle, ni elle ni l’association n’y gagne quelque chose si ce n’est la fierté d’avoir réussi à valoriser nos jeunes et le quartier de Bagatelle.

Quelles actions sont prévues pour la suite ? 

Laurent: Notre association a permis à de nombreux jeunes de se découvrir une passion pour les métiers médiatiques et, comme chaque année, nous irons sur le Tour de France pour qu’ils rencontrent des coureurs et suivent cette belle aventure. Cette année, ils réaliseront une vidéo pour promouvoir le projet du « Tour au pied des tours ». La vidéo sera faite de manière à ce que n’importe quelle ville puisse l’utiliser si elle a le projet de faire passer le Tour dans un quartier prioritaire de la ville.

 

Propos recueillis par Maxence LOUIS-THERESE–GERARD

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